Conflits Sans Violence

Refuser la violence, dénouer le conflit

Mouvement pour une Alternative Non-violente - RODEZ
12/11/2018 n 20:55
INTERNATIONALn Article n°343.1 n 04/11/18 n 15:23 n Editeur : csv
4 novembre 2018 - Palestine
Dans Gaza, prison à ciel ouvert, une nouvelle stratégie
de résistance populaire non-violente


Extraits de l’article, « Le moment Gaza 2018 et les armes de la non-violence », de Bernard Ravenel, historien et l’un des animateurs du Collectif « Trop, c’est trop ! », membre du comité de rédaction de la revue Confluences Méditerranée. Bernard Ravenel est l’auteur du livre, La résistance palestinienne : des armes à la non-violence (L’Harmattan,2017).

Même si l'utilisation du mot "non-violence" mériterait quelques nuances (jet de pierre, cerfs-volants enflammés…), il n'en demeura pas moins qu'un changement stratégique considérable est à l'œuvre au sein de la résistance palestinienne et du Hamas. Il contribue à révéler au grand jour les aspects terriblement injustes et violents de l'attitude d'Israël qui, selon les mots du quotidien Haarets, "a mis son image K.O."

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"Tout au long du deuxième trimestre 2018 s’est déroulée dans la bande de Gaza une mobilisation massive et pacifique organisée par la société civile palestinienne. Celle-ci a voulu faire connaître au monde sa souffrance due principalement au blocus établi par Israël depuis plus d’une décennie. Refusant, sur la pression de la jeunesse, la voie armée pratiquée par le Hamas et le Djihad islamique, cette mobilisation populaire non-violente a été l’objet d’une répression immédiate et violente de la part de l’armée israélienne qui a fait au moins 118 morts et des milliers de blessés graves. Ce massacre commis délibérément par l’armée israélienne signe aux yeux du monde la défaite morale donc politique d’Israël dans sa confrontation centenaire avec le peuple palestinien; il exprime l’impasse dans laquelle se trouve Israël, avec son immense potentiel de violence, obligé de s’interroger sur sa capacité politique d’apporter une solution au problème palestinien.

En mai 2018, le monde entier a été témoin d’un événement considérable avec le massacre par l’armée israélienne de civils palestiniens venus manifester sur leur propre territoire pour montrer leur volonté d’en finir avec une intenable situation créée par un blocus qui dure depuis plus d’une décennie. Ce jour du 14 mai sera celui de la défaite morale donc politique d’Israël car il a révélé au monde entier que cet Etat n’avait pas de réponse au problème palestinien sauf celle du massacre que l’indignation mondiale ne supportera pas indéfiniment. C’est ce qu’a constaté sur place dès le 15 mai le quotidien israélien Haaretz : « L’image d’Israël est K.0. Désormais et pour longtemps l’opinion publique internationale ne verra de nouveau que le fort contre le faible, l’occupant contre l’occupé, l’espoir indécent d’un Etat sans cœur (Israël) contre le désespoir ».

Prévue jusqu’au 15 mai, jour de la commémoration de la Nakba, la Grande marche du retour a été en fait lancée le 30 mars 20181 par l’ensemble des forces de la société civile de la Bande de Gaza, après avoir été annoncée et préparée par ses organisateurs en sorte qu’elle soit absolument pacifique. Pourtant elle a très vite attiré un détachement armé israélien dont une centaine de snipers vite installés en position de tir face à la foule aux mains nues. Israël, dans sa permanente logique répressive, a choisi ainsi une réponse violente indiscriminée, qui consiste à cibler et tuer des civils désarmés. Cependant cette répression armée contre la mobilisation civile non-violente de la société gazaouie soutenue par toutes les forces politiques, pour une fois unies, pourrait préfigurer un tournant majeur aussi bien dans l’histoire de la stratégie militaire israélienne que dans celle de la résistance palestinienne dans le territoire de Gaza. Après l’échec de la lutte armée du Hamas et du Djihad islamique, les Palestiniens ont en effet mis en œuvre une stratégie et à une tactique politiques nouvelles : le refus unilatéral des armes non comme repli tactique mais comme stratégie assumée du désarmé dans une lutte de masse à armes inégales.

En 2018, la Bande de Gaza est à l’agonie. La société civile, qui s’estime mal gouvernée par le Hamas après 11 années de blocus, se sent abandonnée par le monde. Pour lui faire comprendre sa souffrance et que sa mobilisation ne sera pas le fruit de manipulations politiques, la société civile va alors se prendre en main, se réapproprier le débat confisqué par les groupes armés, et décider d’une autre politique de résistance, alternative à une résistance armée dont le coût humain et matériel est insupportable.

La marche du retour : nouvelle stratégie de résistance populaire et pacifique

En fait, c’est une conjonction d’événements perçus comme autant de menaces immédiates qui explique la mobilisation massive de la population. L’arrivée de Donald Trump au pouvoir et son soutien total au gouvernement d’extrême droite en Israël a été le facteur déclencheur. A commencer par la réduction drastique par les Etats-Unis de leur participation au financement de l’UNRWA pour une population réfugiée. Puis avec la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’Etat de l’occupant.

Lancé par des militants engagés dans des ONG et autres structures sociales (associations et clans familiaux) un débat s’est ensuite tenu en décembre 2017 au sein des différents secteurs de la société civile. Il en est ressorti un consensus sur l’essentiel, autrement dit la nécessité d’une résistance pacifique. Dans la foulée, une conférence populaire s’est tenue en janvier 2018 à laquelle ont participé toutes les composantes de la société civile, les réfugiés, les enseignants, les étudiants, les jeunes, les femmes, les pêcheurs, et autres secteurs de la société. Il en sort un « Haut comité national de la Grande marche du retour et de la levée du blocus » composé de 28 membres, ainsi que 13 comités spécialisés (juridique, médical, des réfugiés, de la femme, des étudiants, etc.,.). Par-delà ces mesures organisationnelles, des objectifs tactiques sont fixés comme la levée du blocus, la levée des sanctions collectives imposées sur la bande de Gaza par l’Autorité palestinienne tout en favorisant la restauration de l’union nationale… Le haut comité se réunit chaque semaine et prend après chaque débat ses décisions à l’unanimité. Ce lien étroit entre pratique démocratique et choix d’une résistance non-violente a fait naître en particulier dans la jeunesse une dynamique mobilisatrice destinée à être durable tandis qu’elle contribue à cimenter une unité palestinienne remarquable sur le terrain. Le haut comité supervise et évalue l’ensemble des actions de manière continue ; il propose de nouvelles formes de lutte pour diminuer les pertes humaines, notamment en lançant des activités culturelles avec des clowns, des danses folkloriques, des activités sportives, des cerfs-volants et des ballons portant les noms des villes et des villages occupés ainsi que les noms des martyrs. Tout cela pour démontrer aux yeux de l’opinion mondiale le caractère éminemment pacifique du mouvement.

Le Hamas face à la non-violence

Les responsables israéliens ont tout de suite martelé que les manifestants de Gaza n’étaient que des marionnettes manipulées du Hamas. Un tel déni de réalité visait naturellement à justifier la répression dont la brutalité avait dès les premiers jours d’avril fait déjà des dizaines de morts et des milliers de blessés dans les rangs des manifestants qui ne représentaient pourtant aucun danger immédiat pour les soldats. Car ce qui caractérise fondamentalement cette « marche du retour » tient au fait que tant dans ses modalités de mobilisation que dans ses mots d’ordre elle a été imposée par la société civile au Hamas.

Dans le Haut comité national composé de 28 membres, le Hamas, disposant d’un seul délégué, n’a pu en effet faire autrement que d’apporter son soutien à une manifestation auto-organisée par les différents secteurs de la société civile et notamment ses composantes les plus jeunes. Le 9 avril, Ismaël Haniyeh, le chef du bureau politique du parti déclare même que « Gaza entre dans une nouvelle étape de résistance pacifique et populaire. »

Bil’in a montré la voie au Hamas

En fait, le Hamas s’interroge depuis un certain temps sur la validité de la résistance populaire non-violente en Cisjordanie. Dès les premières années 2000, Israël, face à la mobilisation lancée par les villages de Cisjordanie touchés par le Mur, avait été contraint, comme à Budrus ou à Bil’in, à rétrocéder aux habitants des terrains annexés par le Mur. Le Hamas, dont les militants locaux participaient aux actions non-violentes décidées sur place, avait alors voulu voir de plus près cette dynamique à l’œuvre. A l’occasion des conférences internationales organisées par le comité du village de Bil’in devenu le modèle de référence, et où étaient présents à la fois les délégués des autres villages, des Israéliens (les « Anarchistes contre le Mur »), des « internationaux » (européens et américains) mais aussi des personnalités, les forces politiques palestiniennes venaient apporter leur soutien. Le Hamas accepta un statut d’observateur, puis finalement en 2010, le député du Hamas et secrétaire du Conseil législatif, Mahmoud Ramadi y assista. Celui-ci reconnut ouvertement l’efficacité d’un type de résistance non-armée.

Par la suite, en 2017, le Hamas fut impliqué à travers ses militants dans d’autres actions non-violentes comme la grève des prisonniers menée par Marwan Barghouti ou comme la mobilisation massive contre l’installation de portiques aux abords de l’Esplanade des Mosquées. Deux luttes qui firent reculer le pouvoir israélien.

L’amorce d’un virage stratégique ?

C’est dans ce contexte que la société civile gazaouie, littéralement désespérée, décida de mettre en œuvre une autre stratégie de résistance s’inspirant de ce qui se passait en Cisjordanie et le Hamas ne pouvait que suivre. Le Hamas décide alors de soutenir la mobilisation en respectant les consignes de non-violence décidées par les organisateurs. Après avoir fait de la lutte armée sa marque identitaire centrale le Hamas semble se rallier aux armes de la non-violence. Il s’agit d’une révolution culturelle dans la mouvance islamiste ou du moins d’une manœuvre tactique pour renforcer sa position politique interne et internationale ? Or la non-violence n’est pas juste une tactique, c’est aussi une culture comme le rappelle opportunément l’analyste palestinien Omar Shaban du centre Pal Think.

La faiblesse de la violence, la force de la non-violence

En 2018, avec la répression de la Marche du retour, en particulier le 14 mai, les images d’une jeunesse palestinienne sans défense, fauchée par des tireurs israéliens embusqués, sont terribles. Leila Shahid évoque ainsi cette tuerie : « Les moyens de communication existants permettent aux gens de se faire leur propre opinion. Ils ont vu en direct l’assassinat de 62 personnes, les tirs à balles réelles sur des journalistes, des secouristes, des familles, qui ont blessé en un jour 2700 personnes ». Depuis le 30 mars il y a 12000 blessés, dont certains seront handicapés à vie à cause de l’utilisation de balles explosives. Les noms et les visages des Palestiniens par les soldats israéliens à Gaza circulent sur les réseaux sociaux mais ne sont guère repris en Europe où les Palestiniens restent des nombres c’est-à-dire peu susceptibles de susciter la compassion populaire. Ce massacre commis, prémédité par l’armée israélienne, véritable terrorisme d’Etat, contre la population civile de Gaza rassemblée sans arme aucune sur son propre territoire est le fait d’un Etat que le nouvel historien israélien Avi Shlaim, après l’opération Plomb durci en 2008-2009, avait qualifié de voyou. Avi Shlaim en rappelle les trois critères qui le définissent : non respect du droit international, possession d’armes de destruction massive, pratique du terrorisme, c’est-à-dire recours à la violence contre des civils à des fins politiques.

« L’image d’Israël est K.O ». En quelques mots, Haaretz a ainsi caractérisé efficacement l’effondrement, la débâcle, de tout le système propagandiste sophistiqué – la hasbara – mis au point par le pouvoir israélien pour légitimer l’emploi de la force armée contre un peuple sans défense. Pour la première fois l’opinion mondiale, après avoir vu des jeunes sans arme tirés comme du gibier, non seulement n’a donné aucun crédit au discours des porte-parole de l’armée israélienne – les seuls autorisés à s’exprimer – mais a compris qu’Israël utilisant cyniquement le thème de la « menace existentielle », mentait effrontément pour cacher sa cruauté à l’égard d’un peuple opprimé et désespéré. Israël, qui ne se fixe aucune limite dans l’utilisation de sa force, vient de perdre définitivement sa quasi sacralité issue de l’histoire tragique de ses origines. « L’armée israélienne est la plus morale du monde ». Cette phrase répétée ad nauseam aussi bien par Ehoud Barak que par Bernard-Henri Lévy, par tous les thuriféraires d’un système militaire sanctifié, qui osera la proférer après Gaza 2018 ? En un mot, le massacre commis par l’armée israélienne à Gaza en 2018 signe la défaite morale et partant politique d’Israël dans sa confrontation centenaire avec le peuple palestinien."


Edité par csv, le 04/11/18 à 16:26

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