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24/03/2019 n 13:39
POUR APPROFONDIRn Article n°87.1 n 19/03/14 n 19:20 n Editeur : csv
Hassina Mechaï - mars 2014
La non-violence en Israël, parcours d’un Refuznik


Sur son blog sur Mediapart, Hassina Massaï analyse de manière approfondie le parcours d'un objecteur de conscience israélien, Yonatan Shapira, et à travers lui l'évolution des motivation des "refuzniks" et les questions que ces dernier posent à l'Etat d'Israël :

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Yonatan Shapira


« Il me semble que nous sommes une société dans un état psychotique avancé, une sorte de dédoublement de la personnalité, et que la seule manière pour nous d'y survivre est de nous enfermer et de disparaître dans notre propre bulle ».
 
C’est ainsi qu’en 2003, Yonatan Shapira, alors pilote dans l’armée israélienne, exprimait toute son incompréhension devant la spirale de violence en Israël et en Palestine. Cette bulle, il a tenté de la faire éclater après le 22 juillet 2002, date d’une « opération » sanglante à Gaza. Imaginez, ici, un hélicoptère transportant des victimes israéliennes d’un attentat, le sang, les larmes. Puis, là, des victimes palestiniennes, prises dans le feu d’un missile « ciblant » Salah Shéhadé, chef présumé de la branche armée du Hamas. De simples dommages collatéraux selon la novlangue en vigueur. Et pourtant, la même humanité souffrante palestinienne ou israélienne.

Le chemin de Damas de Yonatan Shapira passera donc par ces deux horreurs, comme les deux pôles d’une seule tragédie : « Lors de cette mission à Gaza 14 humains ont été tués et plus de 150 autres blessés. 4 familles, 9 enfants, 2 hommes et 2 femmes, ont été liquidés par l’équipe de l’avion qui frappé la cible dans l’entière conviction qu’ils étaient en train de défendre les Israéliens ».

De retour à la base, Dan Halutz, commandant des forces aériennes délivrera aux soldats un blanc-seing moral. Il poussera même la sollicitude jusqu’à les envoyer dormir, après cette mission exécutée « à la perfection". Le réveil se fit alors pour certains.

Ce sursaut, Yonatan Shapira nous le racontera avec gravité. Parfois affleurera dans sa voix comme une intonation quasi mécanique, comme une nécessaire distance: « J’ai réalisé que je ne voulais plus faire partie d’un cercle de violence absurde. Même si alors j’effectuais des missions de sauvetage et que je n’ai jamais tiré sur quiconque, je devais prendre mes responsabilités et dénoncer cela».

Suivra un an plus tard l’initiative d’une lettre publique de 27 pilotes, coup d’éclat dans un ciel moral israélien apparemment serein: “Nous, pilotes vétérans et pilotes actifs, ensemble, qui avons servis et continuons à servir l’État d’Israël pendant de longues semaines chaque année, nous refusons d’exécuter des ordres illégaux et immoraux d’attaques que l’État d’Israël effectue dans les Territoires”. 

L’engagement de Yonatan Shapira, traduit parfaitement, dans sa singularité, les mouvements et contradictions de la société israélienne. Schématiquement, son chemin vers son engagement vers la Non-violence active aura connu trois étapes :

-d’abord une contestation interne de l’armée sur la base de règles morales et de fidélité à un idéal sioniste, ce que nous appellerons le Moralisme interne. 

- Ensuite une évolution vers une position publique et légaliste, qui peut se résumer à s’appuyer sur le jeu classique d’une démocratie : liberté de conscience, liberté d’expression, droits de la défense.

- Enfin, dans une véritable stratégie de rupture, une position internationaliste, s’articulant sur la discussion avec l’autre Nation, les Palestiniens, et se basant sur les règles du droit international, notamment, le droit des gens. 

Ces trois étapes figurent également trois positions, modulables évidemment, qu’ont pu adopter les soldats israéliens dans leur refus des agissements de l’armée.


La position morale héritée du Judaïsme et du Sionisme

Yonatan Shapira insistera sur le désarroi moral qu’il a ressenti lorsqu’il s’est rendu compte du fossé entre les valeurs enseignées à l’armée et la réalité dans les territoires palestiniens.  « On m’a menti et cela a été difficile pour moi de l’admettre».


La position légaliste, principes et limites

En Israël, l’armée a un rôle social et symbolique fondamental ; s’opposer à elle ouvertement peut avoir des conséquences personnelles et professionnelles lourdes. 3 voies légales qui participent de la définition même de l’Etat de droit s’offrent pourtant à ceux qui veulent refuser.

La première voie avait été esquissée timidement par la Cour Suprême israélienne, notamment sous l’égide du Juge Aharon Barak. Pour la première fois en 1988 dans l’affaire Schnitzer, toutes les décisions y compris celles prises dans le cadre de la sécurité d’Israël, pourront être contrôlées par le juge, ce qui revient de facto à poser un contrôle juridique sur le conflit.

La Cour Suprême est ainsi devenue active, créant par ricochet une stratégie du recours pour les citoyens souhaitant le contrôle juridique de la légalité des opérations.

Cependant, dans de nombreux domaines relevant de l’éthique militaire, allant des méthodes employées lors des interrogatoires aux obligations humanitaires israéliennes dans les territoires au regard du droit international, le juge a de fait inscrit dans la jurisprudence le principe de proportionnalité. Dans l’ensemble le juge israélien a donc surtout posé des limites a posteriori mais a peu interdit.

La seconde voie légale a été le contournement de l’armée par l’implication de l’opinion publique et de la société civile israélienne, notamment par l’utilisation d’appels publics de soldats, comme en septembre 2003. Tous s’appuient sur les principes démocratiques de liberté d’expression et de conscience.

Dans les années 1970, 27 lycéens avaient ainsi déclaré publiquement leur objection et demandé le retour d’Israël aux frontières de 1967. Ils seront condamnés à un an de prison. Puis peu de temps avant la guerre du Liban, naît le mouvement Yesh Gvul. « Il y a une limite ou une frontière », pirouette syntaxique pour réaffirmer qu’Israël se doit de se définir et de se limiter aussi bien moralement que géographiquement. 170 conscrits déclarent leur opposition à cette guerre. Ils seront jugés et condamnés à un an de prison. De nouveaux mouvements d’objecteurs apparaissent au moment de la deuxième Intifada, en septembre 2000. En janvier 2002, 52 officiers lanceront le mouvement « Le courage de refuser ».

Point intéressant, les officiers demanderont à être jugés par un tribunal civil et non militaire, comme la règle le veut pourtant. Généralement, l’IDF préfère utiliser des procédures souples d’exclusion plutôt que des procès formels. Ceci évite la confrontation avec des éléments de défense politique et juridique, notamment l’argument du caractère illégal de l’Occupation selon la loi nationale et internationale. Cependant, une véritable culture du recours juridique s’est quand même développée chez les objecteurs de conscience, tentant de porter le débat hors de l’armée.

C’était là une façon de passer de l’objection de conscience individuelle pour une réflexion collective sur la nature d’un pays occupant. Mais l’armée a parfois contourné l’écueil en évitant tout emprisonnement pouvant mener à un procès-tribune publique. Yonatan Shapira et ses co-signataires échapperont ainsi à la prison en 2003. « Un procès nous aurait donné l’attention voulue. Le seul moyen pour eux de nous mettre en accusation et nous envoyer en prison était de prouver que les ordres dont nous disions qu’ils étaient illégaux étaient légaux. Et ils ne pouvaient justifier, même devant une Cour israélienne, que lancer des bombes et des missiles sur des civils étaient un acte légal. »

Enfin la troisième voie légaliste pour ceux qui s’opposent aux actions de l’armée, notamment les jeunes recrues, est de demander le statut d’objecteurs de conscience devant un comité militaire. La Haute Cour de justice ayant posé le principe de l’exemption du service militaire pour objection de conscience, l’armée respecte théoriquement cela mais à la condition subjective «qu’elle soit convaincue que ces points de vue sont sincères ». De plus, le comité qui examine la demande d’exemption détermine si elle est « véritablement motivée par la conscience, et non par des facteurs politiques, sociaux ou autres ». Ainsi, même si les motifs sont jugés « sincères », le comité peut toujours rejeter la demande si elle semble fondée sur la « désobéissance civile » plutôt que sur l’objection de conscience. Une nuance qui dit beaucoup. En effet, la désobéissance civile se définit comme une protestation motivée par des opinions politiques et qui vise à amener un changement dans la politique de l’État. Cela va donc au-delà des besoins ou de la conscience de la personne. Or l’exemption sera systématiquement refusée si elle découle de « croyances idéologiques et politiques » qui visent les « circonstances dans lesquelles l’armée doit effectuer des tâches à un moment donné ».

L’armée israélienne favorise donc une objection de conscience grise, dépolitisée. Elle maintient la conscience des jeunes objecteurs dans la seule zone morale floue plutôt que dans l’affirmation politique claire. Là encore on retrouve cette tension entre morale et droit. Aujourd’hui, environ un quart des Israéliens se soustrait au service militaire, sans se déclarer ouvertement « objecteur ». Car l’armée préfère encore contourner l’écueil et réforme souvent pour raisons de santé ou psychologique plutôt que de laisser la jeunesse exprimer politiquement son refus.

Le légalisme comme moyen d’opposition rencontre donc vite des limites. Et surtout il laisse de côté un acteur majeur de la solution : les Palestiniens.

 
L’internationalisme comme stratégie de contournement et de rupture

Un fait est frappant dans certaines déclarations publiques des Refuzniks. La principale victime, le Palestinien, y apparaît à peine. Même la lettre des Pilotes initiée de septembre 2003 porte en elle cette étrange absence- présence de la figure de l’Autre. Il y est certes parlé de « victimes civiles » et d’occupation, mais le Palestinien n’y apparaît pas comme tel. Tout se passe comme si le but premier de ces appels avait été de préserver l’innocence ontologique d’Israël, la souffrance palestinienne n’apparaissant que de façon périphérique. Le Palestinien semble presque quasi réduit à un objet transitionnel d’auto compassion et comme dépouillé de son statut de victime première.

Cette invisibilité-visibilité apparaît déjà en filigrane dans le concept militaire de « tirer et pleurer » (bokhim vé yorim) des soldats en territoires occupés. Elle trouve son apogée dans la fameuse phrase de Golda Meir : « Nous pouvons pardonner aux Arabes de tuer nos enfants mais nous ne pouvons pas leur pardonner de nous forcer à tuer leurs enfants.", qui au-delà de son caractère insultant et raciste, annule encore une fois chez le Palestinien toute réalité de sa souffrance et de son humanité, donc nie toute responsabilité dans cette souffrance. Et là s’esquisse un principe terrible d’inversion ; car si le Palestinien n’est plus victime, il faudra donc qu’il soit la cause des actes commis contre lui; la responsabilité de chaque soldat en sort dès lors au mieux partagée donc diluée, au pire occultée. Car dans son paroxysme, cette inversion suppose que le soldat devient la victime de sa victime, et l’occupation une simple conséquence défensive et non la principale cause offensive.

Pourtant une révolution mentale fondamentale se fait peu à peu chez certains Refuzniks. L’occupation, comme tout projet colonial, tend à effacer l’occupé jusque dans les empreintes historiques, économiques, sociales qu’il laisse sur la terre convoitée.
Or l’effacer dans la volonté de paix participe de la même folie que l’effacer dans la volonté de guerre. Ne pas donner une juste place aux Palestiniens dans la résolution du conflit, c’est se condamner à l’inefficacité et plus largement à la continuation de l’injustice et du mépris.
Voilà pourquoi des ONG comme Combatants for Peace ou encore Ta’ayush font collaborer activistes palestiniens et d’anciens soldats israéliens. « Pour moi, il est très important de parler avec les Palestiniens.

Mais pour ce faire, sur quoi s’appuyer ? Là encore une autre approche va naître peu à peu, qui inscrit les actions de refuzniks dans la légalité internationale. Ce glissement du légalisme vers l’internationalisme est intéressant sur ce qu’il dit aussi de l’évolution d’Israël, et de la possible résolution de son balancement constant entre le lien spirituel avec la terre de Palestine, l’antisémitisme et le droit international.
Le droit international présente 3 avantages: d’abord c’est une norme objective et extérieure à Israël, contrairement à la loi nationale, au Judaïsme ou au Sionisme. De plus, il permet de jouer sur la hiérarchie des normes juridiques en se basant sur la plus haute légalité. Car comme le notait le juge Aharon Barak, « Israël n’est pas une île enclavée, mais fait partie d’un système international ». Enfin, c’est une légalité incluant toutes les parties, sans angle mort.

Cette dynamique internationaliste permettra à Yonatan Shapira et à ses compagnons de justifier ainsi 3 tentatives d’entrer dans Gaza par voie de mer. Cette mince bande de terre est encore considéré sous blocus par l’ONU, malgré le retrait de 2005 et sa situation humanitaire contrevient évidemment à la quatrième convention de Genève de 1949. Les membres des différents équipages, dans une stratégie de rupture, avaient inscrit leur tentative de briser le blocus dans le légalisme internationale comme socle et la non-violence comme moyen d’action. Et A chaque arraisonnement, la légalité nationale violente israélienne s’est heurtée alors à la légalité internationale non violente. La question de la légitimité morale se déduisait d’elle-même.
Ce genre de tentative sort le principe de non-violence de la philosophie attentiste pour la placer dans la réalité dynamique du jeu des pouvoirs et de l’opinion publique.
Cette évolution du mouvement des refuzniks vers l’internationalisme se cristallise aussi dans le mouvement mondial BDS que de nombreux refuzniks ont rejoint.

Enfin, cette position internationaliste fait sortir Israël de sa logique autiste oscillant entre repli psychologique sur soi apeuré et toute puissance militaire idolâtrée. Le Sionisme s’est voulu dès l’origine comme une normalisation du peuple juif sur le fait national contre l’anomalie dangereuse que constituait aux yeux des Pères fondateurs le phénomène de la diaspora. Or 65 ans après la création d’Israël, le pays n’en finit pas d’hésiter entre cette quête de normalité et le désir de maintenir la singularité du peuple juif.

Les refuzniks montrent peut être la voie de cette normalisation nécessaire. Normalisation entendue comme soumission aux normes mais aussi comme banalisation en tant qu’État pour que cesse enfin cette hésitation entre l’en dedans et l’en dehors dans la psyché israélienne. 

Ce geste et les actes de tant d’autres refuzniks reviennent aux fondements même du Judaïsme qui inscrit la mémoire dans la justice et dans la responsabilité individuelle, et non dans l’autojustification et l’irresponsabilité collective."
Edité par csv, le 22/03/14 à 13:08

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