Conflits Sans Violence

Refuser la violence, dénouer le conflit

Mouvement pour une Alternative Non-violente - RODEZ
16/01/2019 n 02:31
POUR APPROFONDIRn Article n°86.1 n 19:15 n 21/01/14 n Editeur : csv
22 janvier 2014
Quand Martin Luther King a renoncé à ses armes


A l'occasion du « Martin Luther King Day », Mark et Paul Engler ont publié l'article qui suit (traduit et condensé) sur le site Waging nonviolence et dans "The Guardian" du 20 janvier 2014 :



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Martin et Coretta Luther King et famille Abernathy, marche de Selma à Montgomery 1965


"Dans son livre "Règlement de comptes" de 2011, le professeur de droit Adam Winkler relève que, après l'attentat sur la maison de King en 1956, le pasteur avait demandé l'autorisation de porter une arme. La police locale répugnait à accorder de tels permis aux Afro-Américains et avait refusé sa demande. King avait donc fini par ne plus avoir d'armes chez lui.

Le fait que King ait demandé un permis de porter une arme à feu en 1956, au moment où il était catapulté sur la scène nationale, illustre la profondeur de la transformation qu'il a subi au cours de sa carrière publique.
Elle impliquait une conversion à la non-violence, mais surtout une adhésion à la confrontation directe non-violente, à grande échelle. Cette évolution a eu des conséquences durables dans la lutte pour la liberté en Amérique.


Une conversion personnelle

Le boycott des bus de Montgomery en 1956, qui donna une stature nationale à King, n'était pas prévue au départ comme une campagne de résistance non-violente, à la manière de Gandhi. King n'avait pas encore une idée claire des principes stratégiques d'une telle campagne. Le boycott s'était mis en place dans l'urgence, suite à l'arrestation de Rosa Park à la fin de 1955, en s'inspirant d'une action similaire menée à Bâton Rouge. Fait intéressant, le mouvement de Montgomery a d'abord été assez modéré dans ses revendications, ne demandant que des changements modestes aux plans d'attribution des places dans les bus qui pratiquaient la ségrégation.

King, qui était un nouvel arrivant à Montgomery, a été de manière inattendue, poussé à prendre la tête du mouvement, en partie parce qu'il n'était pas été identifié avec aucune des factions établies entre les Noirs importants de la ville. Il s'inteerogeait au sujet de son nouveau rôle et ses charges. Bientôt, il reçut des menaces téléphoniques anonymes : "Écoute, nègre, avant la semaine prochaine, tu regretteras d'être venu à Montgomery." Les menaces furent suivies par l'explosion d'une bombe dans sa maison en février 1956, et il fut désormais protégé par des gardiens armés contre de nouvelles tentatives d'assassinat.

Cette réponse reflète l'adhésion encore fragile de King à la théorie et de la pratique de la non-violence. Dans ses discours, King prêchait l'injonction chrétienne : "Tu aimeras ton ennemi." Après avoir lu Thoreau à l'université, il a décrit le boycott des bus comme un "acte de non-coopération massive" et régulièrement appelé à "la résistance passive." Mais King n'utilisait pas le terme « non-violence », et il a reconnu connaître peu de choses sur Gandhi et ses pour l'indépendance indienne. Biographe de King, Taylor note que ses visiteurs bien informés sur les principes de l'action directe non-violente, comme le pasteur Glenn Smiley du Mouvement de la Réconciliation et Bayard Rustin du Mouvement des résistants à la guerre ont rapporté que King et d'autres militants de Montgomery étaient à la fois "doués et peu au fait de l'action non-violente."

Rustin et Smiley ont appris l'existence des armes à feu chez King et ont insisté pour leur suppression. Dans un incident célèbre décrit par l'historien David Garrow, Rustin était en visite dans le presbytère de King avec le journaliste Bill Digne, lorsque le journaliste a manqué de s'asseoir sur un pistolet. "Attention, Bill, il y a une arme à feu sur cette chaise", l'avertit Rustin surpris. Lui et King restèrent éveillés tard dans la nuit pour débattre si l'auto- défense armée dans la maison ne pourrait finir par porter tort au mouvement.

Il ne fallut pas longtemps avant que King ne se range à la position défendue par les groupes comme le Mouvement de la Réconciliation. Smiley rendra souvent visite à Montgomery à King durant ces quatre années où il resta là-bas, et la politique du chef de droits civiques sera influencée par beaucoup de ces échanges.

En 1959, à l'invitation du Fonds national indien pour la mémoire de Gandhi, King fit un pèlerinage en Inde pour étudier les principes du satyagraha, et il a été touché par cette expérience. Mais en fin de compte, il n'a jamais embrassé le pacifisme total. Plus tard, dans les années du "Black Power", King a fait une distinction entre les personnes qui utilisent des armes pour se défendre dans leur maison et la question de savoir "si c'était une tactique sage d'utiliser une arme à feu tout en participant à une manifestation organisée." Mais pour lui-même, King défendait la non-violence comme un "mode de vie", et il a maintenu son attitude dans des conditions où beaucoup auraient vacillé.

En Septembre 1962, alors que King parlait lors une convention, un homme blanc, membre du parti nazi, James Roy, a sauté sur la scène et a frappé le pasteur au visage. King a répondu avec un niveau de courage qui a fait forte impression le public. L'un d'eux, éducateur et militant Septima Clark, décrit comment King laissa retomber ses mains "comme un bébé nouveau-né" et a parlé calmement à son agresseur. King n'a fait aucun effort pour se protéger. Plus tard, après que ses proches collaborateurs aient tiré l'assaillant au loin, il a parlé au jeune homme derrière la scène et a insisté pour dire qu'il ne porterait pas plainte.


La non-violence comme arme politique

Les partisans du pacifisme prétendent souvent que la non-violence comme principe représente le point culminant de l'évolution morale de la personne. Ils font valoir que ceux qui utilisent simplement les protestations sans armes comme une tactique et non parce qu'ils l'acceptent comme un impératif éthique, parce qu'ils ont décidé que c'est le moyen le plus efficace pour propulser une campagne pour le changement social - pratiquent une forme moins élevée de la non-violence. Gandhi a soutenu cette position quand il a affirmé que ceux qui renoncent à la violence pour des raisons stratégiques, plutôt qu'éthiques, emploient la " non-violence des faibles". King fait écho à cet argument quand il écrit que "la non-violence dans le vrai sens n'est pas une stratégie que l'on utilise tout simplement parce qu'il est opportun en ce moment, mais plutôt quelque chose que les hommes vivent en raison de ce que la morale exige".

Malgré ces remarques, le cas contraire peut se passer : la non-violence morale sans vision stratégique peut apparaître vaine. Et en faisant de King une icône de l'individu non-violent, nous ne voyons pas son vrai génie.

Il est possible pour quelqu'un de défendre un engagement pour la non-violence comme une question de principe personnel sans jamais prendre part à ce genre d'action publique. C'est même commun car la plupart des gens préfèrent le confort de la vie privée à la tension du conflit politique.

Ce n'est que lorsque les principes de l'action directe non-violente sont stratégiquement employés, lorsqu'ils deviennent des armes efficaces de persuasion politique par des campagnes de désorganisation généralisée, que la non-violence gagne sa pleine puissance.

Martin Luther King a embrassé la non-violence stratégique dans sa forme la plus robuste et radicale et cela a produit les confrontations historiques de Birmingham et de Selma.

La route de Birmingham

Après le succès du boycott des bus, King a cherché des façons de diffuser le modèle de Montgomery dans tout le Sud du pays. Il savait qu'il existait des stratèges qui s'étaient plongés dans la théorie et la pratique de la confrontation à grande échelle mais il a reconnu que cette tradition d'organisation avait encore à prendre racine dans le mouvement des droits civiques. Au début de 1957, King a rencontré James Lawson, un étudiant connaisseur de la résistance non-violente qui avait passé plusieurs années en Inde. King a plaidé avec le jeune étudiant diplômé pour qu'il quitte ses études : "Nous avons besoin de toi maintenant, dit-il, nous n'avons pas de dirigeant Noir dans le Sud qui comprenne ce qu'est la non-violence."

Malgré cela, l'idée de mener des campagnes d'action directe à large participation était bien au-delà du cadre de références de King, et à bien des égards, il est resté longtemps réticent à l'action de masse. Fondée en 1957, la Conférence des responsables chrétiens du sud (SCLC) de King avait été conçue comme un conseil des ministres du culte. Il se pensait lui-même, selon les mots d'un historien, comme le "bras politique de l'église noire." Cette institution n'était pas trop portée sur les droits civils et la majorité de ses membres noirs dans les années 1950 optaient plutôt pour une voie politique moins conflictuelle. Même King et ses amis les plus motivés "ont défini leurs objectifs politiques dans le courant dominant et se sont montrés prudents quand aux associations de gauche".

Frustré que le programme du CPPC des premières années soit plus fait de beaux discours que de désobéissance civile, le militant Fred Shuttlesworth de Birmingham les alerta que si l'organisation ne devenait pas plus offensive, ses dirigeants auraient "bien du mal dans un proche avenir à justifier leur existence".

Les avancées majeures suivantes dans l'action pour les droits civils ne viendront pas de ces ecclésiastiques hésitants, mais par les sit-in étudiants qui se sont propagés dans le Sud à partir du printemps 1960, puis à travers les marches de la liberté en 1961. Dans chaque cas, lorsque les jeunes militants ont imploré King de se joindre à eux, il se tenait en arrière. Quand King dit aux étudiants qu'il était avec eux en esprit, ils lui ont répondu : "Où est le corps ?"

Selon John Lewis, King répondit avec irritation à un chef de file du comité de coordination étudiante non-violente (SNCC), faisant référence au site de la crucifixion de Jésus : "Je pense que je devrais choisir le moment et le lieu de mon Golgotha".

Quand la SCLC de King s'impliqua directement dans une grande campagne de stratégie non-violente, l'organisation en avait été déjà élaborée en Géorgie, à partir de fin 1961. Même alors, elle ne s'engagea pleinement qu'après que King et Abernathy aient été arrêtés lors d'une manifestation. Malheureusement, l'effort d'Albany a été contrecarré par des rivalités entre les différents groupes de droits civiques et se termina par un échec.

Néanmoins le potentiel des actions vécues convainquirent King que le temps était venu d’une campagne d'action de masse qui pourrait être "prévue, planifiée et coordonnée du début à la fin" en utilisant les principes de la non-violente. King avait choisi son heure et lieu : Birmingham , 1963.


Assez gros pour échouer, assez gros pour gagner

Le génie politique de King était de mettre le poids institutionnel d'une grande organisation nationale des droits civiques derrière un ambitieux déploiement de stratégie de résistance civile. Dans le cas de Birmingham, cela signifiait utiliser de nombreuses techniques qui avait été essayées avant et de les combiner dans un assaut en plusieurs étapes que le sociologue et historien des droits civils Aldon Morris nommera "un exercice planifié de perturbation massive."

En créant une confrontation très préparée qui allait focaliser les médias nationaux, King a pris des risques énormes. Il aurait été beaucoup plus facile pour une organisation de cette taille de se tourner vers plus de lobbying ordinaire et d'actions en justice. Au lieu de cela, en suivant les militants étudiants de la SNCC et en embrassant la confrontation non-violente, ils ont créé un choc puissant en mettant au grand jour les injustices dues au racisme. Comme l'affirme l'historien Michael Kazin, les célèbres scènes de Birmingham de chiens policiers mordant des manifestants non armés et les canons à eau ouverts sur les jeunes manifestants "ont convaincu des Blancs, pour la première fois, de soutenir la cause de la liberté des Noirs". De même, King écrira plus tard que, à regarder les manifestants défier les troupes de police menaçantes, il "y a apprécié, pour la première fois, la fierté et la puissance de la non-violence."

En fin de compte, King s'est révélé un disciple, et non un leader, pour développer une nouvelle tradition d'action non-violente stratégique aux États-Unis. Mais le reconnaître ne devrait pas diminuer son importance. Parce que lorsqu'il a engagé son mouvement dans des protestations non-violentes de masse, il avait parlé depuis des années, ce qui permit à des campagnes de modifier profondément la compréhension de ce pourquoi ces mesures étaient nécessaires pour faire respecter les droits civiques. Le modèle Birmingham s'avérera très influent. La victoire dans cette ville a fait des vagues dans tout le pays : dans les deux mois et demi après la campagne de Birmingham a été annoncé un accord avec les propriétaires de magasins qui ont commencé la déségrégation, plus de 750 manifestations pour les droits civils ont eu lieu dans 186 villes américaines, conduisant à près de 15.000 arrestations.

Compte tenu de la puissance de perturbation massive ainsi démontrée afin de placer le débat politique autour d'une question, pourquoi plus de groupes utilisant la non-violence militante ne pourraient-ils pas relever les défis urgents tels que l'inégalité économique et le changement climatique mondial ?

Il y a un certain paradoxe à l'œuvre ici, qui devrait améliorer notre appréciation du courage de King. Comme Stephen Lerner a soutenu en 2011, les grandes organisations syndicales craignent les poursuites et réactions politiques que peuvent provoquer les campagnes de désobéissance civile. Cela s'applique également aux grandes organisations environnementales, aux groupes des droits de l'homme et d'autres organismes sans but lucratif : ils sont juste assez gros et en lien avec le pouvoir politique et économique pour être contraints à ne pas s'engager dans des campagnes audacieuses de confrontation non-violente. En conséquence, les actions directes puissantes sont souvent dirigées par des minorités qui n'ont rien à perdre, mais qui manquent souvent des ressources nécessaires pour soutenir de multiples vagues de protestation sur une période de plusieurs années, une capacité rare et puissante que seules les institutions établies peuvent fournir.

Ne pas se contenter d'adopter la non-violence comme une philosophie personnelle, mais prendre des risques sur sa carrière et l'avenir de son organisation du fait de sa conviction dans le pouvoir de la non-violence comme une force politique, exige une incroyable détermination. Il a fallu des années de réflexion à Martin Luther King pour prendre une telle mesure. Mais quand il l'a finalement fait, le résultat a été décisif : King s'est révélé être, après avoir été balayé à plusieurs reprises dans la saga des droits civils et un protagoniste prudent dans la lutte contre l'apartheid américain, un artisan de son histoire."

Edité par csv, le 22/01/14 à 19:06

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