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POUR APPROFONDIRn Article n°62.1 n 08:05 n 03/08/12 n Editeur : csv
3 août 2012 - Erica Chenoweth
Efficacité de l'action non-violente 1/2


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Dans cet interview, Eric Stone interroge Erica Chenoweth pour le site Waging Non-violence à propos des très nombreux mouvements de résistance qui se sont récemment développés dans le monde. (paru le 14 juillet 2012)

Erica Chenoweth est enseignante à l'École Josef Korbel d'études internationales à l'Université de Denver et co-auteur avec Maria Stephan du livre « Pourquoi la résistance civile marche ? » (« Why civil resistance works ?») qui analyse les succès et échecs de très nombreux mouvements de résistance dans le monde. Elle y développe notamment l’incidence de l’action non-violente sur l’importance de la participation du peuple aux mouvements et sur le type de régime mis en place par ces révoltes lorsqu’elles aboutissent.


« E.S. : Au cours des dix-huit derniers mois, une vague historique de soulèvements et de révolutions a englouti une grande partie de la planète et fait plus pour légitimer le pouvoir de l’action non-violente que tout ce qui s’est passé depuis la chute de l'Union soviétique. Alors que les Tunisiens débutaient ce bouleversement mondial non-violent, Erica Chenoweth et Maria Stephan mettaient la dernière main à leur récent ouvrage « Pourquoi la résistance civile marche », qui est une lecture incontournable pour quiconque s'intéresse à la dynamique des réussites de ces mouvements et à ses échecs.

Plutôt que de s’appuyer uniquement sur des études de cas particuliers pour faire la preuve du pouvoir de l'action non violente, les auteurs ont systématiquement catalogué les informations concernant de nombreuses campagnes de résistance violente et non violente dans le monde depuis 1900, réunissant un ensemble de données de 323 situations au total - dans le but de parvenir à une meilleure compréhension de l'efficacité comparative entre ces différentes méthodes de lutte. Après cette collecte minutieuse, ils ont découvert - à leur propre surprise - que les campagnes non-violentes étaient presque deux fois plus efficaces que les campagnes armées au cours du siècle passé. Leurs conclusions sont étayées par de nombreuses données et de plus les auteurs ont réussi à fournir une analyse très nuancée des raisons pour lesquelles la lutte non violente s'est avérée beaucoup plus efficace que la violence.

Eric Stone : quels sont les facteurs clés de succès pour les campagnes non-violentes, et pourquoi vous pensez que ces facteurs sont si influents ?

Erica Chenoweth : le facteur clé est la participation large, puissante et massive du peuple au mouvement. Il s'avère que, en moyenne, les campagnes non-violentes ont tendance à attirer des participants beaucoup plus nombreux que les campagnes violentes. Cela permet aux campagnes non-violentes de créer ou d’exploiter des failles au sein des piliers qui soutiennent le régime (les élites économiques, les élites d'affaires, les forces de sécurité, les médias d'Etat et les fonctionnaires civils). De telles fissures sont difficiles à créer sans une mobilisation de masse avec des civils non armés, qui font la preuve de leur engagement, de leur non-coopération avec l'ordre établi et en même temps souvent de leur désintérêt pour la confrontation physique avec ceux auxquels ils s'opposent. En plus d'imposer de graves coûts économiques, politiques et sociaux sur les pouvoirs qui s’opposent à la demande du mouvement social, la résistance civile est aussi une forme de guerre psychologique et est plutôt efficace pour cela.

E.S. : Y a-t-il des facteurs que vous pensez que les militants négligent et qui peuvent freiner ou même contrecarrer leurs efforts ?

E.C. : Parfois, je pense que les mouvements se concentrent trop sur le catastrophisme : ils passent trop de temps et d'énergie à revivre et dénoncer les injustices, les horreurs, la douleur qu'ils ont enduré. Mais le pessimisme ne mobilise pas un public qui a peur ou est apathique. Il s'agit de prendre le temps de revoir les principales préoccupations du mouvement en lien avec celles de la population. Mais parce que le succès est si fortement dépendant du nombre des soutiens, je pense que de nombreux mouvements gagneraient à essayer de garder une ambiance plaisante et humoristique. Mieux vaut célébrer la victoire imminente que de ressasser la colère.

La deuxième chose que je remarque souvent, c'est le sentiment que le mouvement finira par gagner parce que c'est «juste ». Mais sans trouver les moyen pour mobiliser les gens, afin de perturber l'ordre normal des choses et de priver leur adversaires de ses moyens de maintenir le statu quo, même la défense des causes les plus justes tombe à plat. Et après, les gens ont tendance à devenir amers. Mais la résistance non violente est une manière d’imposer une pression politique et pas seulement un combat sur des valeurs morales.

Troisièmement, je pense que certains mouvements se fient trop à des méthodes particulières comme des manifestations ou des rassemblements qui peuvent épuiser les participants ou démobiliser la population, sans perturber de manière efficace l'adversaire. À certains moments, faire des protestations répétées rend les militants encore plus vulnérables à la répression. Ou alors les manifestations de masse peuvent perturber la vie quotidienne des gens ordinaires beaucoup plus que celle de l'adversaire, ce qui irrite des partisans potentiels plutôt que de vraiment faire pression sur le pouvoir. De toute façon, peu de généraux gagnent des guerres en utilisant la même tactique tous les jours. Les mouvements qui gagnent mélangent généralement des tactiques destinées à maximiser la participation et la perturbation, tout en minimisant l'exposition à la répression et les dommages collatéraux pour des gens ordinaires.

Chaque fois que j’interviens sur ce thème, il y a toujours des personnes sceptiques qui me disent que leur situation est tellement différente que chez eux, que la lutte non-violente ne peut pas fonctionner… Du fait de leur manque d’implication, ils ont besoin d’utiliser la lutte armée ou une combinaison de méthodes non-violentes et violentes, ou encore, plus rarement, que la communauté internationale agisse en leur nom pour écraser l'adversaire. Remarquez, il est naturel de chercher les différences. J'ai été moi-même sceptique quant à la puissance de la résistance civile. Mais au cours des dernières années, j'en suis venue à réaliser que la plupart des résistances civiles ont beaucoup plus en commun qu'elles ne diffèrent. Et je pense que pour les mouvements, c'est un exercice beaucoup plus productif de chercher les similitudes entre eux plutôt que les différences, en particulier quand il s'agit de la stratégie.

Il y a un certain nombre de facteurs clés qui sont très liés à la réussite des campagnes non-violentes, et nous les avons posés dans notre livre. La plupart d'entre eux ont moins à voir avec le genre d'adversaire ou le type de lutte, et ont beaucoup plus à voir avec les choix stratégiques de la campagne. Bien que le contexte soit important évidemment, les mouvements qui ont le plus réussi ont trouvé des façons d’agir dans leurs conditions locales et les moyens de défier le pouvoir quelque soit sa forme.

E.S. : Dans votre livre, vous montrez comment les campagnes non-violentes ont été un succès croissant au fil des ans en même temps que l'efficacité de la violence a diminué. Pouvez-vous discerner les raisons de cette tendance ?

E.C. : Je pense que plusieurs processus sont à l'œuvre ici. La baisse de l'efficacité de la violence s'explique aisément par le déclin du soutien des État aux insurrections violentes, ce qui est largement lié à la fin de la guerre froide. Les Etats-Unis et l'URSS parrainaient ou finançaient des groupes rebelles violents dans différentes régions du monde comme un moyen d’accroître leurs zones d'influence respective. Il n'y a plus aujourd’hui le même degré d'enthousiasme pour ce genre de situation. En ce qui concerne l'augmentation de l'efficacité d'un conflit non-violent, je signale deux processus : le premier est l'explosion de la quantité d’informations mises à la disposition des militants du monde entier. Cette information est très importante dans les conflits non-violents, et au cours des dernières décennies, des centaines d'ONG mondiales ont mis au point des moyens pour aider au développement de la stratégie et l'assistance juridique pour les personnes qui sur le terrain mènent des luttes non-violentes à travers le monde. Je pense que cela a eu un impact positif sur les résultats de ces campagnes non-violentes.

Deuxièmement, il ya une attention accrue des médias internationaux aux luttes non-violentes, et les technologies de la communication ont eu de l'impact pour compenser l‘absence d’informations sur ces luttes non armées. Bien que les médias traditionnels restent toujours obsédés par la violence, la censure ne peut plus aujourd’hui éliminer totalement la couverture des actions non-violentes, même si les régimes autoritaires tentent de bloquer les médias. Il est vrai cependant que la communauté internationale tarde à réagir et ne prête pas assez attention aux campagnes non-violentes et n’en rend compte trop souvent que tardivement comme en Tunisie en 2010. Mais après avoir parlé de cela à de nombreux militants, j'ai l'impression que pour eux, savoir que le monde les regarde les fait se sentir moins seul. Cela enhardit leur participation, leur donne un sentiment de solidarité et celui que ceux qui luttent pour plus de libertés et pour la paix ont de nombreux alliés attentifs. C'est certainement un puissant soutien du fait que les plus grands obstacles à la participation aux luttes sont l'apathie, la peur et le sentiment d'isolement. Les technologies de communication contribuent notamment à faire disparaître ce sentiment d'isolement.

E.S. : Votre étude compare l'efficacité des luttes non-violentes contre la violence pour certains objectifs politiques : renversement des dictatures… Une de mes grandes préoccupations concerne ces derniers temps les luttes pour la justice économique. Il semble que les mouvements non-violents réussissent mieux à mettre en place des gouvernements démocratiques, mais ne parviennent pas à modifier l'équilibre du pouvoir économique dans leurs pays. Je pense à l'Inde, aux Philippines, à l'Afrique du Sud et même aux États-Unis, où l'écart de richesse et de revenus entre Blancs et Noirs s’est à peine modifié depuis le mouvement des droits civiques. Avez-vous une idée de l'efficacité des méthodes non-violentes sont lorsque l'objectif se rapporte à la justice économique, ou pourquoi les progrès sur ce front sont-ils apparemment si difficile ?

E.C. : Je n'ai pas étudié les effets de l'action non-violente sur les questions économiques, tels que l'inégalité ou autres. Une partie du problème est le manque de données. Croyez-le ou pas, la plupart des gouvernements ne conserve pas de données très rigoureuses et fiables sur l'inégalité économique ! J'ai l'intention d'étudier cela davantage à l'avenir. Cependant, il y a de nombreux exemples de luttes nationales et internationales qui ont attiré l'attention locale, nationale ou internationale sur les questions de l'injustice économique - et beaucoup d'entre eux ont même fait des progrès. On peut penser aux luttes telles que celle de l'Union Californienne des ouvriers agricoles menée par César Chavez, des luttes ouvrières pour les salaires en Europe et en Amérique latine, des initiatives anti-corruption au Kenya, des actions contre la libéralisation du commerce à Seattle en 1999 (et lors de réunions ultérieures de l'OMC), et anti-entreprises dans les actions de la Papouasie occidentale et le delta du Niger. Je pense que le mouvement « Occupy » a réussi à intégrer les questions d'inégalité économique aux États-Unis au premier rang des principaux problèmes politiques américains et c'est déjà un exploit. Et bien que la victoire totale ne se soit pas encore concrétisée, de nombreuses petites victoires ont certainement fait avancer ces causes. Il ne faut pas s'attendre à un changement complet et immédiat de ces systèmes, mais plutôt reconnaître que les gens ont fait de réels progrès dans des domaines qui semblaient sans issue et dans des situations dans lesquelles ils se sentaient impuissants.

E.S. : Qu'est-ce que le fait que les dictatures ou régimes autoritaires ont souvent été remplacés par d'autres gouvernements démocratiques qui restent toujours confrontés à des problèmes graves d’inégalité et de pauvreté, nous apprend sur sujet de la lutte non-violente? Et que peuvent faire les militants engagés dans ces campagnes pour s'assurer que le changement qui s'opère n'est pas seulement superficiel, mais significatif et durable ?

E.C. : N’attendez pas trop ni trop vite. Les types de changements dont nous parlons ici nécessitent vraiment de l’engagement à long terme, peut-être sur plusieurs générations. Mon collègue Stephen Zunes dit souvent que la démocratie libérale est une condition nécessaire mais non suffisante pour traiter des questions d'inégalité. Je suis d'accord avec lui. Mais même si une lutte non armée est incapable de remporter la victoire totale, il y a souvent des changements majeurs que nous ne devrions pas ignorer, même si ils sont en deçà d'une certaine sorte de vision utopique de l'avenir. Prenez l'Egypte par exemple. Il ya beaucoup de mauvaises nouvelles en provenance de l'Egypte ces jours-ci. Ce fut d'abord une victoire à couper le souffle qui s’est retournée rapidement. Mais je garde espoir pour une raison majeure: Aujourd'hui, les Egyptiens parlent librement de leurs idées et de leurs revendications. Ils continuent avec détermination à dénoncer les abus et exiger leur juste résolution. Dans un endroit où il ya une décennie, on ne pouvait pas parler ouvertement contre le régime de Moubarak, même à des amis, les gens ont décidé de ne plus avoir peur. Qu'ils aient ou non obtenu le système de représentation qu'ils voulaient ou le système économique qu’ils souhaitaient, les Egyptiens ont brisé la barrière de la peur qui les faisait taire depuis tant d'années. Et cela me donne espoir.

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Edité par csv, le 03/08/12 à 08:53

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