Conflits Sans Violence

Refuser la violence, dénouer le conflit

Mouvement pour une Alternative Non-violente - RODEZ
24/04/2019 n 07:53
POUR APPROFONDIRn Article n°63.1 n 03/08/12 n 08:05 n Editeur : csv
3 août 2012 - Erica Chenoweth
Efficacité de l'action non-violente 2/2



Suite de l'interview par Eric Stone d'Erica Chenoweth pour le site Waging Non-violence à propos des très nombreux mouvements de résistance qui se sont récemment développés dans le monde. (paru le 14 juillet 2012)

E.S. : Il est parfois affirmé que la seule raison qui rende les campagnes non-violentes efficaces est que l'adversaire a peur de ce qui se passerait si le mouvement tournait à la violence (ou à cause d'une frange violente qui fait considérer le mouvement non-violent comme modéré). Comment réagissez-vous lorsque vous entendez des arguments de ce genre?

E.C. : Eh bien, même si c'est une théorie intéressante, il n'y en a pas de preuve systématique. Kurt Schock et moi avons fait une étude qui montre que les soi-disantes marges radicales, quand elles se joignent à une campagne non-violente, n’en améliorent pas les chances de succès. En fait, ces ailes violentes peuvent nuire aux campagnes non-violentes, car elles ont tendance à en faire baisser la participation. Une fois que les participants voient des actions violentes initiées par le (ou au nom du) mouvement, beaucoup d'entre eux cessent de participer.
En outre, d’une manière générale, je pense que de nombreux Etats préfèrent, stratégiquement faire face à des mouvements armés plutôt qu’à des mouvements non -violents. Les débordements violents permettent au gouvernement de justifier le recours à la répression autant contre les manifestants non armés que ceux qui le sont. Et en général, les gouvernements vont gagner à ce jeu, surtout si la répression éloigne hors du mouvement encore plus de participants.

Eric Stone. : Certains soutiennent que la non-violence ne peut fonctionner que contre les dictateurs faibles, mais pas contre les régimes véritablement brutaux qui ne reculeront devant rien pour protéger leur pouvoir, comme en Corée du Nord ou en Birmanie. D'autres disent que cela fonctionne seulement, ou tout au moins fonctionne le mieux, quand la lutte est contre un gouvernement sur lequel les Etats-Unis ont une certaine influence, comme aux Philippines ou en Egypte. Que dit votre étude sur ces critiques communes ?

Erica Chenoweth : Je suis d'accord que la résistance non-violente ne peut pas aller à l'encontre de certains régimes vraiment totalitaires. Mais je dirais que les partisans de l'insurrection violente ne sont pas mieux lotis contre ce type de régime.

Il est clair que le retrait du soutien d'un allié puissant peut avoir un impact. Mais ces alliés retirent rarement leur soutien sans une pression populaire non-violente. En outre, les campagnes ont souvent trouvé elles-mêmes des façons de gagner sans le retrait du soutien de l'Etat protecteur. Cela a certainement été le cas par exemple en Iran, où le chah est tombé en 1979 malgré la fidélité et le soutien inconditionnels des Etats-Unis. Et les États-Unis ont décidé de retirer leur soutien à Marcos aux Philippines, à Moubarak en Egypte et à Saleh au Yémen, c’est seulement quand il a été clair que leur régime était condamné. Donc, ce n'est certainement pas une condition nécessaire à la réussite, même si bien sûr, elle ne peut en général contribuer au succès.

E.S. : Les appels à une intervention militaire ou à l'armement et la formation des opposants l'opposition en Syrie ont augmenté dernièrement alors que le conflit s’enlise et que le nombre de victimes augmente. Quelles sont vos réflexions sur le conflit de Syrie, et quels conseils donneriez-vous à la résistance non-violente dans ce cas ?

E.C. : Honnêtement, je ne sais pas si une intervention militaire sera nécessaire pour déloger attente Assad du pouvoir. Je vous déconseille de regarder la Libye comme un modèle. Un rapide regard sur les dernières nouvelles sur le pays devrait fournir une explication suffisante pour expliquer pourquoi ce n'est pas le cas. Mais mon sentiment est qu'une intervention militaire pousserait Assad à la limite, et nous commencerions à voir la répression prendre des proportions génocidaires (qui, en dépit des chiffres terribles que nous voyons sur les décès civils, n'a pas encore eu lieu). Et qui, exactement, lui succèderait si l'intervention réussissait ? Il est difficile d'imaginer des civils ordinaires arriver au pouvoir dans ces circonstances.

Je pense cependant que les militants étrangers pourraient en faire davantage pour montrer leur solidarité avec le peuple syrien. Les militants à l'intérieur du pays ont besoin de témoins et de la confiance que l’on a lorsque l’on sait que le monde vous regarde. Ils sont soigneusement documenté le conflit à l'aide de vidéos qu’ils ont réalisées et mises en ligne sur YouTube, des sites de médias sociaux et autres. Les Syriens vivant en exil ont également fait leur part pour sensibiliser et faire pression par diverses initiatives politiques. Cela peut augmenter leur moral s’ils reçoivent des encouragements positifs.

E.S. : Que pensez-vous du rôle de l'armée syrienne libre ?

E. C. : La FSA et d'autres éléments armés semblent apparus pour rester, donc ils ne peuvent pas vraiment être ignorés en soi. Il est difficile de leur reprocher le choix d'utiliser la lutte armée contre Assad, mais je ne pense que leurs opérations offensives ont donné Assad le prétexte de se «retirer les gants», pour ainsi dire, et d’en venir à une répression aveugle. La violence contre les militants pacifiques a été absolument épouvantable, mais cela a été bien pire depuis que la FSA est venue sur la scène. En outre, la fourniture d'armes au premier groupe en Syrie et abandonner la résistance non violente en faveur de la lutte armée ne me semble guère sage.

Quoiqu'il en soit, mes recherches avec Kurt montre que l'opposition syrienne a encore une assez bonne chance de succès dans le long terme si elle est capable de maintenir une participation active à des actions de résistance civile. C'est vraiment la clé : comment faire en sorte que les gens continuent à participer à la résistance. Sur la base de précédents conflits, une façon de protéger les civils dans cet environnement est de passer de méthodes de concentration (les manifestations) aux méthodes de dispersion et de non-coopération (grèves, boycotts, etc.) Les militants peuvent aussi se tourner vers le cas colombien, où les civils créé des «zones de paix" au milieu d'une sale guerre civile impliquant le gouvernement, les paramilitaires de droite, les cartels de la drogue, les FARC et les milices d'autres à l'aide de la désobéissance civile contre l'ensemble de ces éléments.

Le conflit syrien dure depuis un peu plus d'un an. Une campagne non-violente dure en moyenne trois ans pour suivre son cours. (et une campagne moyenne violente en moyenne neuf ans). Le meilleur scénario est que les civils ordinaires ne cèdent pas leur. Jusqu'à présent, ils semblent réticents à le faire, et cela me donne espoir pour la Syrie aussi.

E.S. : Pouvez-vous partager ce que vous avez découvert sur la probabilité de ce qu'un gouvernement démocratique émerge ou qu’une guerre civile cesse, suite à des mouvements non-violents ou violents ?

E.C. : Nous constatons que les pays qui connaissent des campagnes de résistance non-violente sont plus susceptibles de devenir des démocraties cinq ans après la fin du conflit (environ 40 % de chances, même en tenant compte du niveau de la démocratie avant le conflit), par rapport aux pays confrontés à des insurrections armées (moins de 5 % de chances). Nous avons également constaté que les pays confrontés à des campagnes non-violentes sont environ à 28 % susceptibles de connaître une rechute dans la guerre civile dans les 10 ans, comparés à 43 %pour les pays confrontés .à des insurrections armées. Bien qu'il existe des exceptions, les résultats suggèrent que les pays confrontés à des campagnes non-violentes sont plus susceptibles de sortir de ces conflit, de manière plus pacifique et démocratique, et que les pays confrontés à des insurrections violentes sont plus susceptibles de devenir des dictatures plus instables. (Notamment, le fait d’avoir un bras armé dans le cadre d'une campagne non-violente en réduire ces effets positifs.)

E.S. : Comment vos conclusions s’appliquent-elles à Occupy Wall Street?

M. C. : Bien que ces campagnes ne soient pas prises en compte comme dans notre base de données, il n'y a aucune raison de penser que les mêmes principes ne s'appliquent pas. Des chercheurs ont abondamment écrit sur les moyens de s’opposer aux moyens corrompus des entreprises de continuer à exploiter les autres. Le principal défi est d'identifier les soutiens dont le système oppressif a besoin pour son fonctionnement, et d'appliquer sur eux une pression suffisante afin de déplacer le statu quo.

E.S. : Plus précisément, que pensez-vous des types de groupes par affinité, anarchistes, sans leader ?

M.C. : Je pense que beaucoup de mouvements sur-estiment la valeur de ce qu’on appelle la «résistance sans leader», qui est dangereuse pour la survie d'un mouvement. Bien que ce modèle puisse satisfaire idéologiquement les gens qui sont opposés à l'autorité, la résistance sans leader présente beaucoup plus d’inconvénients stratégiques que cela n’en vaut la peine. C'est une structure inefficace pour le développement et la mise en œuvre d’une stratégie et l'encouragement à une discipline parmi les membres. Cela ne signifie pas que toutes les campagnes ont besoin de leaders charismatiques singuliers. Mais ils ont certainement besoin d'une sorte de leadership pour être efficaces.
E.S. : quelles sont vos pensées sur la tactique du « black bloc » et à l'attirance de certains dans le mouvement pour la destruction de biens et de confrontation à la police ?
Stratégiquement, je pense que les actions du « black bloc » ont été très problématiques pour le mouvement Occupy (et je suis plus familière avec le cas d'Oakland). Premièrement, les actions du black bloc ont fait fuir une grande partie des participants potentiels, notamment les personnes âgées ou personnes ayant des problèmes physiques, qui sympathisent beaucoup avec le mouvement, mais évitent les manifestations avec des combats de rue ou de la destruction de biens. Comme Stephen Zunes l'a dit, la diversité de la participation est beaucoup plus importante que la diversité des tactiques quand un mouvement est en train de construire une mobilisation engagée.

Deuxièmement, l'apparition du « black bloc » a déclenché une longue discussion interne (et encore sans réponse) qui visait à déterminer si de telles actions étaient justifiées ou autorisées, en ergotant pour savoir si les actions du black bloc pourrait être considérée comme violente ou non violentes, et des débats très idéologiques pour savoir si la violence et la destruction des biens était nécessaire pour atteindre les buts ultimes du mouvement Occupy. En fait, je pense que le débat lui-même démobilisé une grande partie du mouvement et l’a épuisé par des discussions interminables, tortueuses et partant dans tous les sens.

Tout cela a affaibli ce que je crois être le point le plus important : est-ce que les tactiques utilisées augmentent ou diminuent la participation ? La question de savoir si les actions du black bloc sont nécessaires ou justifiés peut être très facilement résolue : Cela dépend si elles augmentent la participation. Depuis qu'elles ont semblé démobiliser les participants, à partir d'un point de vue stratégique, je dirais qu'elles ne sont ni nécessaires, ni efficaces. Notez que cette formulation laisse de côté la question de savoir si les actions du black bloc sont violentes ou non violentes, qui, comme je l'ai dit, est plutôt une question rhétorique à la marge du problème essentiel. Cela n'a pas d'importance si ces actions sont « non violentes » ou « violentes ». Ce qui importe, c'est si pour les gens ordinaires cela leur donne ou non envie de participer à ces actions. Aux États-Unis à l'heure actuelle, la plupart des gens voient la destruction de biens comme de la violence. Des actions, vraiment mal planifiées qui pourraient au sens strict être considérées comme des actions non-violentes pourraient être susceptibles de faire baisser la participation. Tout mouvement a besoin d’être vigilant sur le fait que la participation est ou non en croissance pour savoir si certaines actions doivent être choisies ou non.
Il se trouve que les gens ont tendance à participer davantage quand il y a des actions non-violentes que lorsqu’il y a des actions violentes. Ce constat empirique est considérable.

E.S. : Quels sont vos projets ? Quel domaine pensez-vous le plus passionnant ou prometteur actuellement pour la recherche dans le domaine de la lutte non-violente ?

M.C. : Je suis au milieu d’un projet d'envergure de collecte de données sur la résistance civile. Je mets à jour et d'élargis l'information disponible sur chaque situation, et je collecte des données sur leur séquençage tactique. J'espère pouvoir analyser ces données dans les prochaines années. J'ai aussi un intérêt croissant pour les campagnes non-violentes qui ont lieu dans les zones de conflits armés, comme en Syrie, l'Afghanistan, le Yémen, les Territoires palestiniens et au Liban, ainsi que des campagnes contre les gouvernements et les syndicats du crime, comme les villages de la paix en Colombie et le Mouvement contre la drogue avec justice et dignité au Mexique. Il s'avère que les gens continuent à innover dans la façon de se battre contre la violence et la terreur, même lorsque l'Etat n'est pas le seul responsable, bien que ce soit un type particulièrement difficile de conflit. Mais plus que tout, je tiens à donner envie aux autres d’étudier la résistance non-violente de façon à développer un corps encore plus solide de connaissances sur le sujet. De ce que j'ai vu, ces études seraient très utiles. Il ya tellement de travail à faire sur ces formes de lutte puissantes et en plein développement, qui je crois, définissent le conflit de notre époque.


Interview original sur Waging non-violence
Edité par csv, le 03/08/12 à 08:41

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